8 septembre 2010

 
 

 

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A la une

Numéro 40 - Printemps 2010

Jacques Mechelany
Directeur Général
Julien Froidevaux
Directeur
Responsable des intermédiaires financiers
Bank Of China (Suisse) SA

Propos recueillis par Maurice Baudet

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Confucius dans la cité de Calvin

Selon une classification récente par capitalisation boursière, la Bank of China est la troisième banque au monde, précédée par l'Industrial and Commercial Bank of China et la China Construction Bank. Elle sert plus de 200 millions de clients, emploie quelque 240'000 personnes. Installée depuis un peu plus d'un an à Genève, sa démarche originale et la formidable dynamique de l'économie chinoise constituent des atouts indéniables pour se faire une place à part dans le cercle du private banking genevois. Point de Mire a rencontré MM. Jacques Mechelany, CEO, et Julien Froidevaux, Directeur et responsable des intermédiaires financiers.

Entretien

Point de Mire: La Bank of China s'est installée à Genève en pleine crise financière, n'est-ce pas un peu paradoxal?

Jacques Mechelany: La décision de Bank of China de s'établir dans un nouveau pays et dans un nouveau métier est le fruit d'une réflexion stratégique de plusieurs années. Nous parlerons donc plutôt d'une ironie du sort qui a fait que notre implantation se déroule à ce moment-là, en rappelant que la crise est essentiellement d'origine américaine, et non chinoise. La vraie question est: pourquoi la Bank of China s'installe-t-elle dans le monde du private banking suisse, et spécifiquement à Genève?

Les fortunes chinoises bouleverseront-elles le private banking?

Bank of China est un des groupes bancaires les plus généralistes, avec quelque 200 millions de clients, privés et entreprises. Le marché chinois est le seul qui connaisse actuellement, et à l'échelle d'un cinquième de la population mondiale, un phénomène d'accroissement des richesses. Le PNB par habitant est passé de $ 1'000 à  4'000 entre 2000 et 2010. Le phénomène va s'accélérant et nous estimons qu'il devrait passer à $ 10-12'000 d'ici à 2020. Un tel accroissement du niveau de vie d'un cinquième de l'humanité est un phénomène unique dans l'histoire. Notre banque est au cœur de ce développement, d'où la décision de devenir un acteur majeur dans deux métiers qui n'étaient pas ses métiers de base, le private banking et la gestion d'actifs institutionnels. Aujourd'hui, la division private banking et personal banking compte en Chine plus de 500'000 clients, et elle ouvre annuellement 10 à 20 nouvelles entités dédiées. Sa filiale BOCIM (Bank of China Investment Management), une joint-venture fund avec BlackRock, est également devenue le premier gérant institutionnel du pays. BOCIP, créée avec le groupe anglais Prudential, est le deuxième gérant de fonds de pension de Hong Kong. On estime qu'en 2020 la Chine comptera plus de huit millions de «high net worth individuals», alors qu'on en recensait 8,6 millions dans le monde en 2008: nous allons vers un doublement du marché. C'est la raison pour laquelle le groupe Bank of China a ouvert des entités de private banking à Hong Kong, Macao, Singapour et que nous avons ouvert à Genève le 8 décembre 2008. L'ironie du sort a voulu que ce soit entre la faillite Lehman et le point bas des marchés, mais c'est parfois dans de telles crises que les plus belles opportunités se font jour.

PdM: Vous avez recruté, dans les meilleurs établissements de la place, une équipe de spécialistes reconnus du private banking. Cela démontre une stratégie tournée vers l'excellence.

J. M.: Il ne s'agit en effet pas pour la Bank of China de gagner quelques millions de plus dans un marché saturé. Notre stratégie s'inscrit dans une logique d'acquisition d'expertise. Notre objectif est de bâtir la plateforme suisse de la banque, un centre de gestion institutionnelle suisse et européen. Cela ne peut se faire qu'en capitalisant sur des talents et sur le savoir-faire de la place financière helvétique. Nous voulons apporter ce savoir-faire au groupe Bank of China et à ses clients.

L'inévitable basculement vers la Chine

PdM: Pour ces professionnels recrutés dans des établissements prestigieux aux «corporate identities» très marquées, n'y a-t-il pas eu un choc culturel?

J. M.: Oui et non. La Bank of China aurait eu la possibilité d'investir massivement afin d'acquérir une banque ou des équipes. Nous n'avons pas choisi cette voie, car nous aurions acquis en même temps leur culture d'entreprise. Or, ce que nous voulions, c'est développer une culture de «private banking Bank of China», une culture à la fois suisse et chinoise. Nous sommes à une période charnière de notre métier: il suffit de voir quotidiennement les titres de la presse suisse, et de constater la perte de confiance des clients dans certains types de produits. Nous sommes également à un tournant dans la logique d'investissement global. Malgré la création encore récente de notre maison, nous avons mis sur pied une offre bien étoffée de produits d'investissement essentiellement axés sur l'Asie et la Chine. Nous bénéficions d'un système entièrement chinois et gérons des actifs en renminbi. Nous avons un accès au marché et à la devise, ainsi qu'une expérience approfondie tant sur le marché des actions que des obligations. Nous avons ainsi mis en place un processus de gestion et un private banking différents.

Nous offrons à nos clients la solidité de notre groupe, et en ces temps troublés, un bilan solide et   un savoir-faire sur la deuxième économie du monde qui est en terme de marché de loin la plus prometteuse. L'économie chinoise est la seule qui connaisse une croissance des bénéfices et une certaine inflation, alors que le monde occidental est plutôt en déflation. Nous sommes à un tournant. Les années 2000 ont marqué la fin de la suprématie américaine, et le monde entier est en train de faire sa transition: la Chine devient le premier acteur en terme de flux financiers et d'investissements, et nous assistons à un rééquilibrage des portefeuilles en sa faveur.

PdM: Quelle pondération d'actifs chinois préconiseriez-vous aujourd'hui dans un portefeuille?

J. M.: A ce jour, le marché chinois fait encore partie de l'indice MSCI Emerging Markets. La deuxième économie mondiale représente dans les indices MSCI un poids négligeable. Or nous sommes en face d'un pays de 1,3 milliard d'habitants dont l'économie croît selon les chiffres officiels au rythme de 10% l'an. Ces statistiques accusent un certains retard sur l'évolution réelle : si l'on considère l'évolution des recettes fiscales ou de la consommation, l'on est plus proche de 20%. C'est un phénomène comparable à la croissance des Etats-Unis entre 1890 et 1920. L'investisseur en actions se retrou-ve face à des valeurs qui se traitent à un P/E moyen à Hong Kong de 12 fois, alors que la croissance moyenne estimée des bénéfices pour l'an prochain  est de 57%. Les investisseurs sont conscients du phénomène mais n'ont pas encore restructuré leurs portefeuilles en conséquence. Nous recommandons aujourd'hui 5% d'actions chinoises dans un portefeuille équilibré, et 25% dans un portefeuille actions.

On se bat aujourd'hui à propos du taux de capitalisation du 2e pilier. Le débat n'aurait pas lieu si les portefeuilles des caisses de pension n'avaient pas eu de si faibles performances, du fait sans doute de leur manque de stratégie d'investissement à long terme. Dans une perspective à 20 ans, les titres de référence d'un portefeuille sont chinois, comme China Mobile, China Telecom, China Life. De telles sociétés vont devenir plus puissantes que n'importe laquelle de leurs concurrentes américaines, ne serait-ce que par la taille du marché domestique. Prenons l'exemple de China Life: la société détient 48% du marché chinois des assurances, dans un pays où le taux de pénétration du secteur est de 4% contre 14% en Turquie, 25% au Brésil, ou 99% en Suisse.

La plupart des investisseurs ou des analystes sous-estiment encore l'ampleur du phénomène. La Chine a pour elle la force du nombre, mais aussi l'efficacité de son système politique. Ce dernier est très critiqué en occident, mais il ressemble terriblement à la conduite des entreprises dans le système occidental.

Le géant veut être à taille humaine

PdM: N'est-il pas étonnant de voir un groupe de la taille de Bank of China avoir dans notre pays quasiment une approche de banquier privé?

J. M.: Dans des périodes difficiles comme celle que nous traversons, il faut revenir à l'essentiel. Pourquoi Genève est elle devenue un centre mondial du private banking, et quelle est l'essence de notre métier? Le private banking est la gestion de l'épargne individuelle. Nous avons vu quelle croissance exponentielle l'épargne, aussi bien privée qu'institutionnelle, connaît en Chine. La demande de gestion de cette épargne connaîtra une évolution parallèle. Ce n'est pas en raison du secret bancaire que la Suisse a conquis sa place dans ce marché, mais elle le doit, depuis 1750 environ, à sa stabilité. Aussi longtemps qu'elle résistera à l'envie de devenir une petite province de l'Europe, et restera un îlot de stabilité dans un monde en mouvance, elle aura un rôle à jouer comme conservateur des actifs. Il lui reste sans doute à retrouver le sens de la qualité du service au client.

Julien Froidevaux: Nous offrons l'avantage de venir dans ce métier avec un œil neuf, de ne pas avoir à gérer le poids d'un historique séculaire, même si notre maison mère a près d'un siècle. En venant vers la banque suisse du groupe Bank of China, la clientèle tire profit d'une réelle alternative.

Réévaluation du renminbi: une décision politique

PdM: Quid de la réévaluation du renminbi?

 

J. M.: Oublions les fluctuations à court terme et revenons aux fondamentaux. La Chine représente un cinquième de la population mondiale. Le ratio du coût de sa main-d'œuvre est de un à dix, voire plus. Elle génère depuis 20 ans des surplus commerciaux et financiers et possède des réserves de 2,3 trillions de dollars, soit 50% de son produit intérieur brut en réserves de change. Elle génère entre 300 et 800 milliards de dollars de surplus financiers annuels. Sa croissance est de 12% par an contre à peine 1% pour le monde occidental. Il est donc impossible d'éviter les pressions à la réévaluation du renminbi. La décision n'appartient pas au marché, mais au gouvernement chinois. Ce dernier autorisera la réévaluation dans la mesure où il aura l'assurance que la croissance reposera de manière prépondérante sur le marché intérieur, et que cette réévaluation permettra de juguler l'inflation en Chine. Cette dernière est un facteur de diminution du pouvoir d'achat, donc d'appauvrissement de la population, ce que les autorités ne permettront pas. Le seul moyen de l'éviter est l'appréciation de la devise. Or nous prévoyons un regain de tensions inflationnistes aux 2e et 3e trimestres. La réévaluation devrait donc intervenir dans un avenir proche. Nous recommandons donc à nos clients d'augmenter leur exposition en renminbi, en dollar de Hong Kong et en actions chinoises cotées à Hong Kong. La combinaison de croissance et d'inflation avec des P/E entre 9 et 12 nous amène à des objectifs de hausse sur les 12 prochains mois de 50% et plus. De plus, nous sommes en occident en face d'une crise de crédit, d'une faible croissance de la masse monétaire, et d'une détérioration des bilans. Nous incitons donc nos clients à développer leur portefeuille de dette asiatique.

PdM: Cette expertise sur la dette asiatique est-elle unique sur la place?

J.F.: Elle n'est pas unique, mais nous sommes un des rares établissements à pouvoir offrir une telle possibilité de diversification sur les marchés asiatiques. Nous avons ouvert en 2009 un fonds de droit suisse qui comporte 12 compartiments et 24 classes, dont 10 libellées en renminbi. Cette approche permet par exemple d'avoir des actifs américains avec une exposition en monnaie chinoise. Notre rôle est d'augmenter l'exposition à l'Asie de nos clients, en les incitant à se détacher du classique «benchmarking» qui ne nous semble guère judicieux actuellement. Tant dans nos produits que dans notre gestion, nous avons une approche «total return». Notre message est très clair: il est actuellement risqué d'être absent du marché chinois.

J. M.: 2009 est à ce point de vue un exemple flagrant. Nous avons recommandé à nos clients d'acheter la Chine au mois de mars. A l'automne, ils ont vu le marché monter, les fonds gagner 50%, et ils n'osaient plus investir. Oui, le véritable risque reste ne pas être dans ce marché.

Une nouvelle porte ouverte aux gérants indépendants

PdM: Vous avez ouvert votre banque aux gérants indépendants. Le marché n'est-il pas déjà un peu encombré?

J.F.: Nous pensons être une alternative crédible sur le marché. Nous voulons progressivement faire partie de la palette de dépositaires offerts par les gérants indépendants. On retrouve la personnalité très marquée de notre banque dans le service que nous leur offrons, soit naturellement cet accès unique au marché chinois, ainsi que les avantages d'une structure légère, réellement axée sur le service aux clients. Après avoir suscité la curiosité, nous faisons l'objet d'un intérêt soutenu de la part des gérants indépendants, qui le répercutent sur leurs clients. Nous sommes en cela portés par le retour à la qualité des actifs, après les excès de la recherche de profit à court terme.

 

J. M.: Nous apportons aussi aux gérants indépendants une valeur ajoutée en terme de réflexion macro-économique sur la Chine, et la crédibilité d'une analyse des sociétés qui repose sur le corporate banking de notre groupe. D'ailleurs, dans nos contacts avec les grands institutionnels, nous nous retrouvons face à des Goldmann Sachs ou Templeton, mais nous sommes les seuls acteurs chinois.

 

 


 

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